Entretien avec Bernard Bessière, Professeur des Universités à Aix-Marseille, co-auteur de l’ouvrage « Espagne : histoire, société, culture ».
Issu du mouvement des Indignés espagnols, le parti Podemos – « Nous pouvons » en français – a crée la surprise au mois de mai dernier en remportant cinq sièges de députés au Parlement européen. Moderne et jeune, le parti a su s’adresser aux jeunes, grâce à un leader charismatique au discours percutant et une maîtrise parfaite des nouveaux médias. Mais une certaine ambiguïté réside dans le discours de ce parti alternatif concernant quelques sujets polémiques, favorisant pour l’instant sa percée et ses excellentes perspectives.
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JOL Press : Le parti Podemos serait, selon les derniers sondages, la troisième force politique en Espagne. A quoi ce parti doit-il son succès ?
Bernard Bessière : Podemos puise son succès dans la méfiance généralisée à l’égard des partis politiques traditionnels en Espagne : la Parti Populaire (PP), actuellement au pouvoir, le Parti socialiste (PSOE) – qui vient de faire sa mue en nommant à sa tête le jeune leader Pedro Sanchez -, ainsi que la Izquierda Unida. N’oublions pas non plus l’ héritage moral des Indignés : les Espagnols voient en Podemos une manière d’exprimer une voix différente. Le charisme du leader de Podemos, Pablo Iglesias, y est également pour quelque chose. C’est un homme jeune, maître de conférences, politologue et sociologue à l’Université de Madrid. Il a du charme et un discours percutant. C’est un parti qui joue la carte alternative, tolérante, libérale.
JOL Press: Quelles sont les failles de Podemos ?
Bernard Bessière : Podemos est ambigu sur certains sujets, mais cette ambigüité joue pour l’instant en sa faveur. La position de Podemos sur la Catalogne est par exemple vague : le Parti souhaite que la Catalogne reste au sein de l’Espagne, mais se prononce par ailleurs en faveur du référendum. De même, pour le Pays-Basque : certes, les militants de Podemos dénonce la violence passée mais militent en faveur du sort des prisonniers politiques.
Lorsqu’on écoute les discours de Pablo Iglesias, on se rend compte que c’est le parti est un peu « fourre-tout » : c’est un parti de gauche qui se veut nouveau, mais qui a tout de même un certain ton communiste et qui ne fait pas du tout la critique dévastatrice des régimes communistes. Leur position sur la monarchie n’est pas claire…Lors de l’abdication du roi Juan Carlos Ier, en juin dernier, le parti ne s’était pas prononcé. Bref, il y a des ambigüités et je dirai même un certain double langage.
JOL Press: Quel est l’électorat de Podemos ?
Bernard Bessière : C’est un électorat jeune qui s’intéresse de près à ce parti tout neuf. Parmi les cinq députés européens élus en mai dernier, figurent une jeune enseignante, un chercheur, un ancien entrepreneur trentenaire, et un ancien juge octogénaire. Le parti manie parfaitement le média audiovisuel ainsi que les réseaux sociaux : ils font un tabac sur Internet avec leur émission La Tuerca – « L’écrou » en français – ainsi que leur programme « Fort apache » présenté par Pablo Iglesias, à destination du public d’Amérique latine. C’est le parti qui communique le mieux, et la jeunesse est le plus à même d’écouter ce discours et être réceptive à cette méthode de fonctionnement.
JOL Press : Quel est l’objectif du leader de Podemos, Pablo Iglesias, pour 2015, une année électorale chargée en Espagne ?
Bernard Bessière : Son objectif est très clair : il veut tout gagner. L’agenda électoral est chargé en 2015 avec la tenue d’élections municipales, autonomiques, et surtout les législatives. Pablo Iglesias répète sans arrêt que « l’important c’est de gagner » : il a donc d’énormes ambitions ! Et pour l’instant cela tient la route.
JOL Press: Quelles sont les convergences politiques entre le Front de gauche en France et Podemos ?
Bernard Bessière : Il y a des convergences politiques certaines entre les deux partis. Podemos se situe à gauche des partis socialistes. Ces deux partis de gauche ne sont pas d’une férocité abominable dans la critique des anciens systèmes communistes. Ils ne renoncent pas vraiment au marxisme. Le Front de gauche est plus traditionnel alors que le style de Podemos est beaucoup plus moderne et jeune.
Propos recueillis par Louise Michel D. pour JOL Press
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Bernard Bessière est Professeur des Universités à Aix-Marseille. Il a co-écrit l’ouvrage « Espagne : histoire, société, culture » (Editions La Découverte)