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Cerné par la justice, Moukhtar Abliazov continue de dénoncer un « complot »

Palais de justice de paRIS - la Revue internationalePalais de justice de paRIS - la Revue internationale

Depuis plus de 15 ans, l’ancien oligarque Moukhtar Abliazov, longtemps présenté comme « le principal opposant » au régime kazakh, est empêtré dans les démêlés judiciaires. Et le cours des choses semble s’accélérer depuis la mise en examen qui lui a été notifiée par une juge d’instruction française en octobre 2020. Une ancienne collaboratrice dénonce le double-jeu de l’ex-banquier.

Les temps sont durs pour Moukhtar Abliazov. L’homme d’affaires kazakh, qui tient tête à la justice depuis près de 15 ans, enchaîne les démêlés judiciaires sur le sol européen. Exilé en France depuis 2013, l’ancien oligarque s’était vu attribué le statut de réfugié politique par la Cour nationale du droit d’asile en septembre 2020. Il n’en était pas moins mis en examen un mois plus tard pour « abus de confiance aggravé » et « blanchiment aggravé » par une juge d’instruction française, saisie par le Parquet de Paris. Une mise en examen pour détournements de fonds au préjudice de la BTA, la plus puissante banque commerciale du pays, dont il était le président et l’actionnaire majoritaire. S’appuyant sur le principe « juger ou extrader », le code pénal français prévoit en effet qu’un tribunal peut juger un étranger, même réfugié politique, pour tout crime ou délit commis n’importe où dans le monde.

Placé sous contrôle judiciaire, Abliazov, par la voix de son ancien avocat français Gérard Tcholakian, dénonçait alors les « persécutions judiciaires » de son pays d’origine. Gérard Tcholakian, qui a refusé de répondre à nos questions en vertu du « secret professionnel » aurait aujourd’hui rompu avec Abliazov. Le Kazakhstan accuse ce dernier d’avoir détourné entre 2005 et 2009 quelque 6,4 milliards de dollars vers des comptes offshore, notamment par des prêts sans garantie accordés par la BTA à des sociétés écrans dont il était le bénéficiaire avec certains de ses proches.

Condamné en Grande-Bretagne, mis en examen en France

Pour échapper à la justice, l’oligarque déchu avait entamé un long périple à travers l’Europe. D’abord en Angleterre où un tribunal londonien, saisi par la BTA, le condamne au paiement d’un montant de 4 milliards de dollars américains de dommages et intérêts au profit de la banque kazakhe. Une peine alourdie de 22 mois de prison pour outrage au tribunal, décision confirmée en 2013 par la Haute cour de Grande-Bretagne.

Puis en France, où il se réfugie pour échapper à cette décision. Caché dans une villa cossue de la Côte d’Azur, il est finalement arrêté et incarcéré. Entretemps, deux nouveaux pays ont demandé son extradition pour des délits financiers dont les montants donnent le vertige. D’abord, la Russie, où Abliazov est notamment accusé d’avoir commis quelque 5 milliards de dollars de malversations financières. Ensuite l’Ukraine, qui dénonce des prêts fictifs et des détournements de fonds de l’ordre de 400 millions d’euros. Accordé dans un premier temps par Paris à Moscou, le décret d’extradition est finalement annulé in extremis par le Conseil d’Etat. Sorti de prison en 2016, Abliazov multiplie les déclarations fracassantes, dénonçant un acharnement politique à son encontre et expliquant qu’il avait simplement tenté de protéger ses actifs pour ne pas les laisser aux mains du régime mis en place par l’ancien président de la République du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev. Régime dont Moukhtar Abliazov serait devenu « le principal opposant » en tant que chef de fil du Choix démocratique du Kazakhstan (DVK), parti qu’il a cofondé en 2001 pour dénoncer le népotisme et la corruption de ses dirigeants.

Opposant politique ou fin stratège ?

Volontiers présenté dans les médias où il intervient comme « l’ennemi public n°1 du régime », l’homme d’affaires a ainsi longtemps bénéficié du soutien des organisations de défense des droits de l’homme et de réseaux au sein même du Parlement européen. Jusqu’à obtenir en France le précieux statut de réfugié politique en dépit d’une première décision défavorable émise par l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA).

Pour autant, sa version des faits est désormais largement remise en cause par les mouvements d’opposition au Kazakhstan comme en témoignent les nombreuses prises de parole de militants déçus sur les réseaux sociaux. Zhanara Akhmetova, surnommée Zhanna Bota, longtemps chargée de la communication du DVK, l’accuse ainsi d’avoir sciemment décapité le parti d’opposition pour protéger ses proches. « Depuis les élections présidentielles de 2019, toutes les activités d’Abliazov sont contrôlés par le KNB (les services secrets kazakhs, NDLR) », explique aujourd’hui à La Revue Internationale cette journaliste réfugiée en Ukraine. « Notre équipe, qui comptait une centaine de collaborateurs, a été réduite à 5 personnes. J’ai moi-même été licenciée pour avoir dénoncé ses mensonges. Cet homme a porté un coup fatal à l’opposition kazakhe. J’ai malheureusement compris trop tard qu’il n’a jamais eu l’intention de renverser le régime. Toute son action n’est qu’une posture consistant à se ménager un terrain de négociation avec le pouvoir. »

Plaintes aux États-Unis

Alors que le Tribunal fédéral de New York vient d’annoncer qu’il allait étudier les plaintes déposées par la banque BTA aux Etats-Unis, c’est donc désormais à la justice française de se pencher sur le cas Abliazov. Dans un entretien accordé au journal Le Monde en mai 2021, ce dernier a lancé de graves accusations contre l’Élysée, qu’il soupçonne d’avoir influé sur l’institution judiciaire pour provoquer sa mise en examen, voire son extradition. L’origine de cette charge pour le moins paranoïaque ? Une simple missive adressée par l’actuel président de la République du Kazakhstan Kassym-Jomart Tokayev à Emmanuel Macron dans lequel il est fait mention du « problème » représenté par Abliazov.

 « Il a mené la même campagne de communication au Kazakhstan, en Russie, au Royaume-Uni, aux États-Unis et maintenant en France. Si d’aucuns pouvaient croire qu’Abliazov était crédible au début, ce n’est plus sérieux aujourd’hui », estiment de leurs côtés les avocats de la banque BTA qui relèvent que l’intéressé ne se prononce jamais sur le fond des accusations.